Le texte fondateur
Manifeste pour une République technoprogressiste
Le texte intégral, tel qu’il a été écrit. Pour explorer chaque mesure en détail, voir les 23 mesures.
« Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. » Jean Jaurès, discours à la jeunesse d’Albi, 1903
Préambule
Chaque génération républicaine a construit l’infrastructure de son émancipation. La IIIᵉ République a bâti l’école gratuite, laïque et obligatoire, et couvert le pays de rails. L’entre-deux-guerres a porté l’électricité jusqu’aux derniers hameaux. Le Conseil national de la Résistance, dans un pays en ruines, a fondé la Sécurité sociale et appelé son programme « Les Jours Heureux ». Les années soixante-dix ont donné à la France une électricité qu’elle ne devait à personne. À chaque fois, le geste fut le même : saisir la technique de son temps et la plier à l’égalité.
Notre génération a hérité des réseaux. Elle n’a pas encore décidé de ce qu’elle y fera circuler.
Le XXIᵉ siècle nous confronte à trois transformations simultanées : une révolution de l’intelligence, avec l’irruption de machines capables de comprendre et de produire le langage, le raisonnement, le code et bientôt la découverte scientifique elle-même ; une urgence écologique qui n’est plus un horizon mais un présent, mesurable en canicules, en sécheresses et en récoltes perdues ; et l’usure de nos institutions démocratiques, conçues pour un monde de papier, de guichets et de lenteur, qui épuisent la patience des citoyens et la confiance qu’ils placent dans la chose publique. Cette usure n’est pas un simple problème d’intendance : partout dans le monde, la démocratie recule, contestée au-dehors par les régimes autoritaires, minée au-dedans par la défiance, et une part croissante de nos concitoyens doute qu’elle tienne encore ses promesses. Ce doute est le terreau de toutes les aventures ; nous voulons le tarir à la source, en prouvant par les actes que la République sait encore servir, protéger et écouter.
Face à ces défis, deux visions se partagent aujourd’hui le débat. Toutes deux conduisent, par des chemins opposés, à la même servitude.
La première s’en remet au marché. Elle croit que quelques entreprises, concentrant plus de puissance de calcul que des États entiers, produiront spontanément le bien commun. L’histoire industrielle enseigne le contraire : livrée à elle-même, la puissance se concentre. Si nous laissons faire, une poignée de grandes sociétés technologiques, américaines pour l’essentiel, possédera les outils de l’intelligence ; tous les autres, personnes, entreprises et nations, en deviendront les locataires. Les inégalités ne porteraient plus seulement sur le revenu ou le patrimoine : elles porteraient sur la capacité même de comprendre, de produire, de soigner et de décider. Un tel monde a un nom, et c’est celui d’une dystopie. Nous refusons que le siècle de l’intelligence artificielle soit celui des féodalités numériques.
La seconde vision tient le progrès technique lui-même pour la menace. Elle propose de ralentir, de restreindre, de renoncer ; elle érige la décroissance en horizon. Nous comprenons ce qu’elle exprime d’inquiétude légitime ; nous récusons ce qu’elle prescrit. On ne décarbone pas un continent avec de la seule frugalité, on ne soigne pas une population vieillissante avec moins de science, et l’on ne protège pas les faibles en abandonnant aux puissants le monopole des outils puissants. Surtout, une société qui organise durablement le renoncement ne fait pas du surplace : elle recule. La rareté choisie finit toujours par recréer la hiérarchie, la dépendance et la rente ; à force d’abandons, nous retomberions dans des sociétés féodales, moyenâgeuses cette fois, où la sécurité s’échangerait de nouveau contre la soumission. Les deux impasses se rejoignent ainsi dans un même point d’arrivée : le servage, numérique dans un cas, matériel dans l’autre.
Au refus s’ajoute une raison d’urgence. Nous tenons pour certain que l’intelligence artificielle accomplira des découvertes spectaculaires, en médecine d’abord : elle a déjà percé en quelques années des énigmes qui résistaient depuis un demi-siècle, et le meilleur est devant nous, dans le diagnostic précoce, les maladies rares, les molécules nouvelles. Il en va de même pour le climat, où chaque progrès des matériaux, des réseaux, du stockage et de la modélisation rapproche la sortie des énergies fossiles. Dans ces deux domaines, ralentir n’est pas de la prudence : chaque année perdue se compte en vies qui ne seront pas sauvées, en maladies qui ne seront pas guéries, en dixièmes de degré qui ne seront pas évités. Il est urgent d’accélérer l’intelligence artificielle au service de la santé et de l’écologie. C’est une course, et elle est morale avant d’être économique.
Nous proposons une troisième voie. Elle repose sur une conviction que l’historien Melvin Kranzberg résumait d’une formule : la technique n’est ni bonne ni mauvaise, et elle n’est pas neutre non plus. Elle est ce que les Grecs nommaient pharmakon : remède et poison à la fois, selon la main qui la tient et l’intention qui la guide. La question n’est donc pas d’être « pour » ou « contre » la technologie, pas plus que nos aïeux n’étaient pour ou contre l’électricité. La question est de savoir qui la gouverne, qui en fixe les règles, et à qui en reviennent les fruits.
Nous croyons que la science, la technologie et l’intelligence artificielle peuvent devenir les principaux instruments de la justice sociale, de la transition écologique et de l’émancipation humaine, à la condition expresse d’être gouvernées démocratiquement et ordonnées à l’intérêt général.
Que l’on ne s’y trompe pas : nous ne proposons pas de nationaliser l’innovation. Le progrès naît le plus souvent dans le privé, parce que c’est là que se concentrent l’essentiel des investissements, les talents et la vitesse d’exécution ; vouloir tout étatiser reviendrait à étouffer ce que nous prétendons servir. Notre projet est une alliance. À l’État de bâtir les infrastructures communes, de fixer les règles et de garantir l’accès de tous ; aux entreprises d’inventer, d’itérer, de conquérir. Et lorsque des champions souverains émergent, l’État doit entrer à leur capital : y apporter des fonds patients qui accélèrent leurs investissements dans les infrastructures, et donc le progrès lui-même, tout en donnant à la nation une part des fruits de ce qu’elle aide à faire grandir. Dans le même mouvement, les acteurs étrangers qui opèrent sur le territoire européen et y captent la valeur seront fortement taxés : ce qui se prélève ici doit contribuer ici.
Notre ambition n’est pas de construire un État plus lourd. Elle est de construire un État plus intelligent : un État stratège et actionnaire, qui bâtit les infrastructures publiques du XXIᵉ siècle comme il a bâti jadis l’école, les routes, les hôpitaux et le réseau électrique. Ce que la République a fait pour l’eau, la lumière et le savoir, elle doit le faire pour le calcul, les données et l’intelligence.
Notre objectif tient en une phrase : mettre les technologies les plus avancées au service de l’autonomie des citoyens, de la prospérité collective et de la préservation de la planète.
Les principes fondateurs
Notre mouvement repose sur six principes. Ils ne sont pas des slogans : ils sont les critères à l’aune desquels chacune de nos mesures doit pouvoir être jugée.
1. Le progrès scientifique est un bien commun. En 1794, proscrit et caché, Condorcet écrivait l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain : traqué par la Terreur, il pariait encore que les Lumières finiraient par éclairer la terre entière. Nous héritons de ce pari. La connaissance est le seul bien qui s’accroît lorsqu’on le partage : une idée donnée n’est pas une idée perdue. L’innovation n’est pas le problème ; le problème est la répartition de ses fruits. Nous ne demandons pas moins de science ; nous exigeons qu’elle tienne ses promesses pour tous.
2. La technologie doit renforcer les citoyens, non les surveiller. Le numérique peut construire deux mondes opposés : le panoptique, où l’État voit tout et n’explique rien, ou son inverse exact, celui que nous voulons : un État transparent face à des citoyens maîtres de leur secret. Nous posons un habeas corpus numérique : les données appartiennent aux citoyens ; tout algorithme public est explicable et auditable ; tout logiciel financé par l’impôt est ouvert ; tout accès à une donnée personnelle laisse une trace que la personne peut consulter. À l’État la transparence, au citoyen la maîtrise.
3. L’écologie est un projet d’innovation. La sobriété a sa noblesse, et nous ne méprisons aucun effort individuel. Mais une civilisation ne se décarbone pas à la bonne volonté : elle se décarbone par ses infrastructures. Nous voulons produire autrement plutôt que produire moins, et faire du comportement vertueux le comportement le plus simple, le moins cher et le plus agréable. Notre horizon a un nom : l’abondance décarbonée.
4. L’intelligence artificielle est une infrastructure publique. En 1946, la République a fait de l’électricité un service public pour que la lumière ne dépende ni de la géographie ni de la fortune. L’intelligence artificielle appelle le même geste. Comme l’eau, l’électricité ou Internet, elle doit devenir un service accessible à tous : à l’élève de Guéret comme au chercheur de Saclay, à l’artisan comme à l’hôpital. Infrastructure publique ne signifie pas monopole d’État : la République garantit à chacun l’accès à l’intelligence artificielle ; elle n’a pas vocation à être seule à l’inventer. L’intelligence ne doit pas devenir un luxe.
5. Le temps libéré par l’automatisation appartient à tous. En 1930, Keynes prédisait à ses petits-enfants la semaine de quinze heures. La productivité promise est advenue, et au-delà ; le temps promis, lui, s’est évaporé. Où est-il passé ? Il a été capté discrètement, sans débat ni décret : les gains de chaque vague d’automatisation ont été privatisés avant même que la société n’ait pu délibérer de leur usage. Nous refusons que l’histoire se répète avec l’IA. Chaque heure que la machine libère est une richesse collective, dont l’affectation (salaire, repos, formation, création ou soin) doit être un choix démocratique, non un fait accompli.
6. L’État doit devenir une plateforme. Non pas un État qui s’efface, mais un État qui outille : qui construit une fois ce qui servira partout, qui partage ses logiciels comme il partage ses routes, et qui cesse d’exiger des citoyens qu’ils fassent la navette entre des administrations qui ne se parlent pas. La règle est simple : ce que l’État sait déjà, il ne le redemande plus ; ce que l’État a déjà payé, il ne le rachète plus.
De l’idéal au réel : notre méthode
Un manifeste qui n’annonce que des fins n’est qu’une prière. Le nôtre s’astreint à une méthode, qui vaut pour chacune des mesures qui suivent.
Nous expérimenterons avant de généraliser : tout dispositif nouveau naîtra dans quelques territoires ou établissements pilotes, sera évalué par des instances scientifiques indépendantes selon des critères publiés à l’avance, puis étendu, corrigé ou abandonné selon les résultats, car il faut aussi savoir enterrer ses propres idées. Nous financerons dans la durée, par des lois de programmation pluriannuelles votées par le Parlement, parce qu’une infrastructure ne se construit pas au rythme des exercices budgétaires. Nous garantirons la réversibilité de tout système numérique public : code ouvert, données exportables, aucune capture par un fournisseur. Et nous posons une règle d’airain : le numérique ne sera jamais un guichet obligatoire. Pour chaque démarche, une alternative humaine, au téléphone, au guichet ou à domicile, restera garantie par la loi, car la dématérialisation qui exclut n’est pas une modernisation, c’est une désertion.
I. Une République numérique : la confiance comme infrastructure
Mesure 1 : Le Compte Citoyen Numérique
Naître en France, c’est entrer dans une relation de toute une vie avec la République : l’état civil, l’école, la santé, le travail, l’impôt, la retraite. Cette relation est aujourd’hui un labyrinthe fait de dizaines d’identifiants, de mots de passe et de justificatifs demandés dix fois. Nous voulons qu’elle devienne un fil.
Concrètement, chaque Français disposera d’un compte numérique unique, ouvert dès la naissance, adossé à FranceConnect et au portefeuille européen d’identité numérique institué par le règlement eIDAS 2. Il réunira l’identité officielle et la signature électronique qualifiée, le dossier de santé, la scolarité et les diplômes, les droits sociaux, la situation fiscale, les documents administratifs et le parcours professionnel.
L’architecture est ici une question politique autant que technique, et nous la choisissons en conscience : le Compte Citoyen ne sera pas un fichier central. Il sera un trousseau de clés : une fédération de sources qui restent séparées, que seul le citoyen assemble. Le chiffrement sera de bout en bout ; des preuves à divulgation nulle de connaissance permettront de prouver un droit sans exposer la donnée qui le fonde, par exemple attester sa majorité sans révéler sa date de naissance, ou son éligibilité sans révéler ses revenus. Chaque consultation par une administration sera inscrite dans un journal d’accès infalsifiable, consultable par l’intéressé. L’hébergement sera souverain, qualifié SecNumCloud ; le code, intégralement publié, audité, soumis à un programme permanent de prime aux failles.
Les garanties seront gravées dans la loi : propriété et contrôle du citoyen sur ses données ; traçabilité de tout accès ; interdiction pénale de tout usage commercial ; interdiction de tout croisement à des fins de notation sociale ou de police prédictive ; portabilité et exportation intégrales ; droit au guichet humain pour chaque démarche. La CNIL verra ses moyens doublés et sera flanquée d’un collège de citoyens tirés au sort, renouvelé chaque année, habilité à saisir le juge.
Calendrier : dix-huit mois de pilote dans deux régions volontaires, évaluation indépendante publiée, puis généralisation en cinq ans, accompagnée d’un doublement du réseau France Services, car plusieurs millions de nos concitoyens demeurent éloignés du numérique et la République leur doit une main tendue, pas un écran de plus.
Mesure 2 : L’administration invisible
La meilleure démarche administrative est celle qu’on n’a pas à faire. La paperasse est un impôt sur le temps ; comme tous les impôts mal conçus, il frappe d’abord les plus fragiles, ceux qui n’ont ni les codes, ni le temps, ni l’aisance d’écrire à une administration.
Le principe « Dites-le-nous une fois » deviendra un droit opposable : l’État ne demandera plus jamais un document qu’il détient déjà, et toute administration qui le ferait s’exposera à devoir instruire le dossier sans lui. Les administrations échangeront entre elles par des interfaces programmées, à la place du citoyen-facteur. Tous les formulaires seront préremplis, sur le modèle de la déclaration de revenus, l’une des réussites les plus discrètes et les plus populaires de l’État moderne : il ne restera qu’à vérifier et à corriger.
Nous irons plus loin : les droits seront versés automatiquement. Aujourd’hui, plus d’un tiers des personnes éligibles au RSA n’en font pas la demande, par ignorance, par complexité, parfois par honte. Ces milliards de droits non versés ne sont pas des économies : ils sont des promesses trahies. La complexité administrative est une violence froide ; nous y mettrons fin en inversant la charge : c’est à l’État d’aller vers le droit, non au pauvre de faire ses preuves.
Une IA publique d’assistance, prolongeant Albert, l’assistant souverain et ouvert développé par l’État, accompagnera chacun, jour et nuit, en langage simple, en plusieurs langues, accessible aux personnes en situation de handicap. Elle expliquera, préremplira, orientera. Mais la garantie humaine sera absolue : aucune décision défavorable ne sera prise par une machine seule ; tout refus sera motivé en français clair ; tout recours sera instruit par un agent, conformément à l’esprit et à la lettre du RGPD. Les agents publics, libérés de la saisie et du contrôle répétitif, seront redéployés vers ce qui ne s’automatise pas : l’écoute, l’accompagnement, les situations complexes.
Objectif mesurable, publié chaque année : aucune démarche courante ne doit exiger plus de cinq minutes.
Mesure 3 : La plateforme des territoires
Un maire de village n’a pas à devenir directeur des systèmes d’information, et la République ne peut exiger de 34 000 communes qu’elles affrontent seules, chacune avec son prestataire et son budget, des organisations cybercriminelles internationales. Or c’est la situation présente : des collectivités rançonnées, des services paralysés des semaines durant, des dépenses numériques éclatées en milliers de contrats redondants.
Nous créerons une Suite territoriale nationale : une plateforme publique commune offrant aux collectivités sites internet, démarches en ligne, prise de rendez-vous, paiement, réservation d’équipements, gestion documentaire et messagerie sécurisée. Elle sera libre, modulaire et gratuite pour les communes ; chaque collectivité y conservera son identité, ses couleurs, ses choix : la mutualisation porte sur les fondations, non sur les façades.
La cybersécurité sera mutualisée sous l’égide de l’ANSSI : supervision partagée, sauvegardes externalisées, exercices de crise, équipes d’intervention rapide au service des territoires. Un catalogue commun de logiciels libres, adossé au socle interministériel existant, et une centrale d’achat numérique donneront aux petites communes la force de frappe des grandes. La réversibilité sera garantie par contrat : aucune collectivité ne sera jamais captive.
Les objectifs sont chiffrables et seront chiffrés : économies d’échelle massives sur des dépenses aujourd’hui dispersées, sécurité relevée d’un ordre de grandeur, innovation diffusée en semaines et non en années ; et chaque euro économisé sur la redondance sera un euro rendu aux services de proximité.
II. L’intelligence artificielle, service public du XXIᵉ siècle
Mesure 4 : Une IA publique française et européenne
En 1946, la République a nationalisé l’électricité pour que la lumière ne dépende ni du lieu de naissance ni de la taille du portefeuille. En 2030, l’intelligence ne doit pas dépendre du montant de l’abonnement. Si l’IA devient, et elle le devient, le levier principal de la connaissance, du diagnostic, de la création et de la production, alors en abandonner l’accès aux seules offres commerciales étrangères reviendrait à privatiser l’électricité du siècle.
Nous bâtirons une infrastructure publique de l’intelligence, en quatre étages. Le calcul, d’abord : montée en puissance des moyens nationaux autour de GENCI et du supercalculateur Jean Zay, pleine participation aux machines exaflopiques européennes d’EuroHPC, et construction de centres de calcul adossés à notre électricité nucléaire décarbonée, dont la chaleur fatale sera récupérée pour chauffer quartiers et équipements publics, car un centre de données peut aussi être une chaufferie urbaine. Les modèles, ensuite : soutien résolu aux modèles ouverts, dont l’écosystème français, des laboratoires publics à Mistral ou Hugging Face, a démontré qu’ils pouvaient rivaliser avec les meilleurs ; le modèle BLOOM, entraîné sur Jean Zay par une coopération scientifique mondiale, a prouvé la voie. Le cloud souverain, troisième étage : hébergement qualifié SecNumCloud, hors de portée des législations extraterritoriales. Enfin, une bibliothèque nationale de modèles spécialisés (droit, santé, éducation, langue française et langues de France), évalués publiquement, soumis à des équipes d’attaque indépendantes, avec publication des résultats.
Cette infrastructure sera mise à disposition comme on attribue des bourses : des droits de calcul pour les écoles, les hôpitaux, les administrations, les chercheurs, les PME, les associations. L’artisan qui veut automatiser ses devis y aura droit comme le laboratoire qui cherche une molécule.
L’État ne se contentera pas de bâtir : il investira. À travers le fonds souverain technologique (mesure 19), la puissance publique entrera au capital de nos champions souverains de l’intelligence artificielle, en y apportant les fonds patients qui leur manquent face à des concurrents adossés à des capitalisations sans équivalent. Chaque euro public investi accélérera leurs centres de calcul, leurs modèles et leurs recrutements ; la nation, en retour, détiendra une part de ce qu’elle aide à faire grandir. Ce soutien s’accompagnera d’une exigence fiscale : les géants technologiques étrangers qui opèrent sur le marché européen y seront fortement taxés, à la mesure de la valeur qu’ils y captent, dans un cadre négocié à l’échelle de l’Union. Nul ne doit prospérer sur un continent sans contribuer à ses infrastructures.
La conformité au règlement européen sur l’IA ne sera pas vécue comme une entrave mais retournée en avantage : « évalué, audité, souverain » doit devenir un label de confiance que le monde nous enviera. Le financement relèvera d’une loi de programmation décennale, à hauteur de plusieurs dizaines de milliards d’euros, sous contrôle parlementaire annuel, soit l’ordre de grandeur de ce qu’exigea, en son temps, le programme électronucléaire.
Mesure 5 : Argent public, code public
Ce que l’impôt a payé une fois ne doit pas être racheté mille fois. Chaque année, des administrations, des hôpitaux, des collectivités achètent séparément des logiciels voisins, redéveloppent ce qui existe ailleurs, et versent des rentes de licence pour des outils dont elles ne peuvent ni lire ni corriger le code.
La règle deviendra loi : tout logiciel financé majoritairement par de l’argent public sera publié sous licence libre, réutilisable gratuitement par toute administration. Les exceptions de défense et de sécurité nationale demeureront possibles, mais motivées, encadrées et limitées dans le temps. Les marchés publics comporteront une clause d’ouverture du code. Une forge souveraine de l’État hébergera ces communs, en assurera la visibilité et la qualité.
Nous savons qu’un commun sans jardinier devient une friche : c’est pourquoi nous créerons un fonds pérenne pour la maintenance des communs numériques, sur le modèle du Sovereign Tech Fund allemand, finançant non les annonces mais l’entretien : les bibliothèques logicielles critiques, les protocoles, les briques invisibles dont dépend tout l’édifice. La France cessera d’être passagère clandestine de l’open source mondial pour en devenir l’un des contributeurs de référence.
III. L’éducation : un précepteur pour chaque enfant
Mesure 6 : Le tuteur IA personnel
Les princes eurent des précepteurs ; les autres eurent la chance, ou son absence. Dès 1984, le pédagogue Benjamin Bloom l’avait mesuré : un élève accompagné en tutorat individuel progresse d’environ deux écarts-types, soit l’équivalent de passer du milieu de classe aux tout premiers rangs. Le problème n’a jamais été pédagogique ; il était économique : nulle société ne pouvait offrir un précepteur par enfant. Pour la première fois de l’histoire humaine, cette impossibilité tombe.
Chaque élève disposera donc d’un tuteur numérique personnel, de l’école primaire à la fin des études, prolongeant et généralisant les expérimentations déjà engagées dans nos classes, mais sur une base souveraine : modèle public, code ouvert, hébergement en France. Il adaptera le rythme et les exercices à chaque enfant, reprendra sans lassitude la notion mal comprise, détectera précocement les difficultés (troubles de l’apprentissage, décrochage naissant) pour alerter l’équipe pédagogique, éclairera l’orientation par la connaissance fine du parcours, et s’ajustera aux besoins des élèves en situation de handicap, pour qui la personnalisation n’est pas un confort mais une condition d’accès au savoir.
Que l’on nous entende bien : l’école n’est pas une machine à transmettre des contenus, elle est l’institution du commun, le lieu où une génération apprend à vivre, à débattre et à faire société. Rien de cela ne se délègue. L’enseignant restera le maître d’œuvre : c’est lui qui paramètre l’outil, consulte le tableau de bord, décide de la pédagogie ; les professeurs seront associés à la conception même du système, et un plan massif de formation continue accompagnera son déploiement. L’IA corrigera des exercices ; elle ne notera jamais des enfants, ne les classera jamais, ne les orientera jamais seule.
Les données des élèves ne quitteront pas le territoire, ne nourriront aucun profilage commercial, ne serviront à aucune autre fin que pédagogique, sous peine de sanctions pénales. Et nous fixons au tuteur un principe cardinal, qui le distingue de tout produit de marché : sa réussite se mesurera à sa capacité à rendre l’élève capable de s’en passer. Sapere aude, « ose te servir de ton propre entendement » : la devise des Lumières reste la nôtre à l’ère des machines qui répondent. Chaque extension du dispositif sera conditionnée à une évaluation scientifique indépendante, publiée, comparant les classes équipées aux autres.
Mesure 7 : Le portefeuille national des compétences
Dans la France d’aujourd’hui, un diplôme obtenu à vingt-trois ans décide encore trop souvent d’une vie entière. C’est une anomalie française et une injustice d’époque : dans un monde où les métiers se transforment en une décennie, la République doit reconnaître ce que la vie enseigne, et pas seulement ce que l’école certifie.
Chaque citoyen disposera, au sein de son Compte Citoyen, d’un portefeuille unique des compétences : diplômes, certifications, formations suivies via le compte personnel de formation, acquis de l’expérience, compétences développées dans l’engagement associatif, syndical ou bénévole. Ces attestations seront émises dans des formats ouverts et vérifiables : infalsifiables, portables d’un employeur à l’autre, compatibles avec les micro-certifications européennes, afin qu’un savoir-faire acquis à Roubaix soit lisible à Rotterdam.
La validation des acquis de l’expérience, aujourd’hui un parcours du combattant qui décourage l’immense majorité de ceux qui y auraient droit, sera retournée : le dossier sera prérempli à partir de la carrière enregistrée, et l’accompagnement deviendra la règle. Le portefeuille suggérera les passerelles : quelles formations courtes ouvrent quel métier, quels droits sont mobilisables. L’orientation professionnelle cessera d’être un privilège d’initiés pour devenir un service universel.
Une garantie ferme l’ensemble : ce portefeuille appartient au citoyen. Nul employeur, nul organisme ne pourra en exiger la communication intégrale ; chacun montre ce qu’il choisit de montrer. C’est un instrument d’émancipation, non un casier professionnel.
IV. La santé : prévenir, guérir, chercher
Mesure 8 : Le jumeau numérique de santé
Notre médecine excelle à réparer ; elle arrive souvent trop tard. Les maladies chroniques, du diabète aux cancers en passant par les maladies cardiovasculaires, se construisent silencieusement pendant des années où presque tout est encore évitable. La prochaine grande conquête sanitaire ne se fera pas seulement à l’hôpital : elle se fera en amont de la maladie.
Nous ferons de Mon espace santé un véritable jumeau numérique : un dossier vivant et structuré réunissant l’historique médical, la biologie, l’imagerie, les traitements, les vaccinations et les actions de prévention, dans des formats interopérables fondés sur les standards internationaux et l’identité nationale de santé, car une donnée que les logiciels ne savent pas se transmettre est une donnée morte. Avec le consentement explicite, granulaire et révocable de la personne, pourront s’y ajouter les données d’objets connectés : tension, glycémie, sommeil, activité. Le jumeau permettra des alertes personnalisées, des rappels de dépistage au bon moment, la détection des interactions médicamenteuses, cette conciliation que le médecin pressé n’a pas toujours le loisir de refaire.
Mais nous connaissons le revers possible, et nous le barrons d’avance dans le marbre de la loi : interdiction pénale absolue d’accès pour les assureurs, les banques et les employeurs. La maladie ne doit jamais devenir un score. Le droit à l’oubli, déjà conquis pour les anciens malades du cancer face aux assurances, sera étendu. L’hébergement sera certifié et souverain. Et parce que la prévention numérique profite d’abord, spontanément, aux mieux portants et aux mieux dotés, elle sera portée vers les autres par des médiateurs humains (infirmiers de prévention, maisons de santé, France Services), faute de quoi elle creuserait les inégalités qu’elle prétend combler.
Mesure 9 : Une IA médicale publique
En quelques années, l’intelligence artificielle a résolu le repliement des protéines, une énigme qui résistait depuis un demi-siècle, et ouvert des continents à la biologie. Ce que l’IA a fait pour les protéines, elle peut le faire pour le diagnostic précoce, pour les maladies rares, pour les molécules de demain. La question est de savoir si ces avancées seront pilotées par la puissance publique au bénéfice de tous, ou brevetées loin de nous et revendues au prix fort.
Nous créerons un Institut national de l’IA en santé, adossé à l’Inserm, au CEA, à Inria et aux centres hospitaliers universitaires, avec quatre missions : l’aide au diagnostic (imagerie, dépistage des cancers et des rétinopathies, où les preuves cliniques s’accumulent) ; les maladies rares, pour raccourcir ces errances diagnostiques qui durent en moyenne plusieurs années ; la pharmacovigilance en temps réel sur les données de remboursement ; et la recherche thérapeutique, du criblage de molécules à la conception d’essais cliniques plus rapides et plus justes.
La méthode protégera les personnes : pseudonymisation robuste, environnements d’analyse sécurisés, et recours croissant aux données synthétiques pour ouvrir la recherche sans exposer quiconque. Les données de santé des Français seront hébergées sur une infrastructure souveraine qualifiée : le patrimoine sanitaire de la nation ne peut demeurer durablement sous des lois extraterritoriales.
Les modèles validés seront mis gratuitement à la disposition des hôpitaux publics et des médecins de ville. Dans les déserts médicaux, l’IA sera le multiplicateur du soignant (pré-analyse, télé-expertise, priorisation), jamais son substitut : la décision restera médicale, et la responsabilité aussi. Enfin, lorsque ces travaux déboucheront sur des traitements industrialisés, les licences comporteront des clauses de juste prix : ce que la solidarité nationale a financé ne sera pas revendu à la Sécurité sociale au prix fort.
V. La protection sociale : la sécurité comme condition de l’audace
Mesure 10 : Le revenu universel
L’idée est plus ancienne qu’on ne le croit, et plus large que toutes les chapelles : Condorcet esquissa l’assurance sociale, Thomas Paine voulait verser à chacun un dividende du patrimoine commun, Milton Friedman lui-même la formula en impôt négatif. Si elle traverse ainsi les familles politiques, c’est qu’elle répond à une intuition simple : nul ne devrait avoir à prouver sa misère pour vivre dignement.
Deux faits d’époque la rendent nécessaire. Le premier est l’automatisation : si les machines produisent une part croissante de la richesse, la répartition de cette richesse devient la question politique centrale du siècle. L’esquiver, c’est la laisser trancher par défaut, au profit des seuls détenteurs du capital. Le second est l’échec silencieux de notre système d’aides : plus d’un tiers des ayants droit au RSA n’y recourent pas, égarés dans la complexité ou retenus par la honte. Des milliards de droits votés ne sont jamais versés. La complexité est une violence froide ; nous la remplacerons par un droit simple.
Concrètement : un socle de revenu individuel, versé automatiquement sur la base des données fiscales, sans formulaire, sans démarche et sans stigmate, fusionnant le RSA, la prime d’activité et une partie des aides existantes. Il sera dégressif avec le revenu par le canal de l’impôt, selon la logique de l’impôt négatif : à chaque euro gagné par le travail, le revenu disponible augmente. Personne, jamais, ne perdra à travailler. Il sera ouvert dès dix-huit ans, parce que l’autonomie de la jeunesse ne doit plus dépendre de la fortune des parents. Et il ne remplacera ni l’assurance chômage, ni les retraites, ni l’assurance maladie, ni les droits liés au handicap : il les complète par en bas, il ne les solde pas.
Le montant et la trajectoire seront fixés par le Parlement, après des expérimentations territoriales contrôlées et évaluées. Les essais étrangers, comme celui de la Finlande, indiquent un mieux-être net sans retrait du travail ; vérifions-le à notre échelle avant de généraliser. Le financement sera triple : redéploiement des prestations fusionnées et de leurs coûts de gestion, dividendes du fonds souverain technologique (mesure 19), et rééquilibrage de la fiscalité vers le capital et les rentes d’automatisation. Les robots ne paieront pas d’impôts ; leurs propriétaires, si.
VI. La démocratie : la souveraineté comme pratique
Mesure 11 : La démocratie continue
Voter tous les cinq ans, ce n’est pas gouverner : c’est choisir qui gouverne. Rousseau déjà avertissait qu’un peuple qui ne s’assemble plus n’est libre qu’un jour de temps en temps. La souveraineté ne s’use que lorsqu’on ne s’en sert pas ; et la défiance qui ronge nos démocraties se nourrit précisément de cette intermittence. La Convention citoyenne pour le climat a pourtant démontré une chose que beaucoup refusaient de croire : des citoyens tirés au sort, correctement informés et accompagnés, délibèrent avec un sérieux qui n’a rien à envier aux assemblées élues.
Nous créerons une plateforme publique de participation, fondée sur des logiciels libres éprouvés par des dizaines de villes dans le monde, offrant consultations, pétitions et budgets participatifs. Sa règle d’or sera la redevabilité, car la consultation sans effet est la plus sûre machine à fabriquer du cynisme : toute pétition franchissant un seuil de signatures vérifiées recevra une réponse motivée du Gouvernement et donnera lieu à un débat parlementaire ; toute consultation s’ouvrira sur un engagement explicite quant à l’usage de ses résultats, et se clora par une réponse argumentée, point par point.
Surtout, nous voulons que les Français votent sur des choses, et pas seulement pour des personnes. Sur le modèle des votations suisses, la République organisera chaque année des journées nationales de votation, regroupant plusieurs questions clairement posées : chacune sera précédée d’un débat contradictoire organisé et d’un livret d’information neutre, exposant loyalement les arguments et les coûts. Dans le champ que la Constitution révisée leur ouvrira, ces votes seront décisionnels, et non consultatifs. Les collectivités disposeront du même outil pour les choix locaux : un équipement, un plan de circulation, l’affectation d’un budget. Et nous prenons un engagement de cohérence : les grandes réformes de ce manifeste, à commencer par le Compte Citoyen Numérique et le revenu universel, seront elles-mêmes soumises au pays, par convention citoyenne puis par référendum. Nous ne bâtirons pas sans l’accord explicite des Français.
Avant chaque grande transformation technologique, une convention citoyenne tirée au sort sera réunie : la première portera sur l’intelligence artificielle elle-même, car il serait singulier de transformer le pays par l’IA sans demander au pays ce qu’il veut faire de l’IA. Le référendum d’initiative partagée, aujourd’hui verrouillé par des seuils inatteignables, sera rendu praticable. Une part dédiée des budgets d’investissement locaux ira aux budgets participatifs. La transparence complètera l’édifice : décisions publiques en données ouvertes, registre des représentants d’intérêts renforcé.
Et nous devons aux Français une honnêteté sur le vote en ligne : pour les scrutins décisionnels, l’urne, le bulletin et l’isoloir resteront la norme tant que la cryptographie ne garantira pas, ensemble, la vérifiabilité de bout en bout et le secret absolu du vote, garanties validées par la communauté scientifique et l’ANSSI, non par le marketing des prestataires. En démocratie, la confiance ne se demande pas : elle se prouve. Consulter en ligne, oui ; élire en ligne, pas avant que la preuve soit faite.
VII. La transition écologique : l’abondance décarbonée
Mesure 12 : Une énergie abondante et décarbonée
L’énergie est la monnaie physique de toute civilisation : rien ne se produit, ne se soigne, ne se déplace ni ne se calcule sans elle. Un pays qui doute de son énergie doute de tout ; un pays qui la maîtrise peut tout entreprendre. Et l’écologie que nous voulons ne demande pas aux ménages modestes de baisser le chauffage : elle rend le kilowattheure propre moins cher que le kilowattheure sale.
Nous assumerons donc un effort d’équipement comparable à celui des années soixante-dix, mais élargi. Le nucléaire d’abord, colonne vertébrale décarbonée : construction du programme EPR2 (six réacteurs engagés, huit à l’étude), prolongation du parc existant sous le contrôle exigeant de l’Autorité de sûreté, développement des petits réacteurs modulaires pour l’industrie et la chaleur, et effort soutenu de recherche sur la fusion, dont ITER, à Cadarache, fait de la France le laboratoire du monde. Les renouvelables ensuite, massivement : éolien en mer planifié par façades maritimes, solaire déployé en priorité sur les friches, les toitures, les ombrières de parkings et l’agrivoltaïsme encadré, hydraulique optimisé et nouvelles stations de pompage-turbinage, géothermie de surface et profonde. Le stockage et les réseaux enfin, angle mort des discours et cœur du réel : batteries stationnaires, hydrogène décarboné réservé à l’industrie lourde qui n’a pas d’alternative, interconnexions européennes, et réseaux intelligents rémunérant la flexibilité, c’est-à-dire l’effacement consenti, le pilotage fin des usages et les données de consommation mises au service du consommateur, non des seuls fournisseurs.
Les prix seront stabilisés par des contrats de long terme adossés au coût réel de notre production, protégeant ménages et industriels de la volatilité des marchés. Et parce que les mégawatts ne se décrètent pas, nous investirons dans le nerf de la guerre : les mains. Soudeurs, chaudronniers, électriciens, techniciens de maintenance : des dizaines de milliers de métiers à former, à revaloriser, à honorer. La transition est une affaire de watts autant que de mains.
L’objectif tient compte d’un acquis que peu de pays peuvent revendiquer : grâce au nucléaire et à l’hydraulique, notre électricité est déjà l’une des plus décarbonées du monde. Le chantier n’est donc pas de verdir nos électrons : il est d’en produire beaucoup plus, au meilleur prix, pour électrifier les transports, le chauffage et l’industrie, et remplacer le pétrole et le gaz qui représentent encore près de 60 % de l’énergie consommée en France. Cibles mesurables : l’électricité française la moins chère d’Europe, et la part des énergies fossiles dans notre consommation ramenée sous la moitié d’ici 2035.
Mesure 13 : Les Villes Vertes
Les canicules tuent désormais en silence, chaque été, d’abord les vieux, les pauvres et les mal logés. Des cours d’école chauffent à cinquante degrés sous le bitume. Le XIXᵉ siècle a donné aux villes l’égout et le réverbère ; le XXIᵉ leur doit l’arbre et la fraîcheur. Et nous assumons une conviction que la puissance publique a trop longtemps abandonnée : la beauté n’est pas un luxe, c’est une politique publique. On habite mieux, on respecte mieux, on vit mieux dans ce qui est beau.
Nous lancerons un programme national de transformation urbaine, guidé par une boussole simple empruntée à l’urbanisme forestier, la règle dite « 3-30-300 » : voir des arbres depuis chez soi, tendre vers trente pour cent de canopée dans chaque quartier, disposer d’un espace vert à moins de trois cents mètres de son logement. Une boussole, non une norme uniforme : tous les tissus urbains ne s’y prêtent pas de la même façon, et chaque commune en fixera la déclinaison selon ses réalités. Elle orientera la végétalisation massive et la débitumisation méthodique : cours d’école transformées en oasis, parkings plantés, places rendues à l’ombre et à l’eau. S’y ajouteront les fontaines, les ombrières et les revêtements clairs qui font tomber la température ressentie de plusieurs degrés.
Le bâti suivra : toitures végétalisées ou solaires sur les surfaces neuves adaptées, généralisation des bâtiments à énergie positive, et surtout rénovation thermique enfin simplifiée, avec un guichet unique, un accompagnateur de bout en bout et l’avance intégrale des travaux pour les ménages modestes, car on ne demande pas à qui compte chaque euro d’avancer vingt mille euros pour des économies futures. Les mobilités complèteront l’ensemble : services express régionaux métropolitains autour des grandes agglomérations, réseaux cyclables continus et protégés, et un principe de justice pour les zones à faibles émissions : le leasing social de véhicules propres, pour que la règle environnementale ne devienne jamais une frontière sociale. La ville du quart d’heure, où l’essentiel de la vie quotidienne est accessible en quinze minutes, servira de boussole aux documents d’urbanisme.
Notre ambition est de construire les villes les plus agréables d’Europe, et de le prouver : la température ressentie, les minutes de verdure, la qualité de l’air et la part modale du vélo seront mesurées et publiées, ville par ville, chaque année.
Mesure 14 : Le passeport numérique des objets
Nous avons appris, en une génération, à lire les étiquettes de nos aliments ; nous exigerons de lire celles de nos objets. Car l’opacité est la meilleure alliée du gaspillage : on jette ce qu’on ne sait pas réparer, on rachète ce qu’on ne savait pas fragile.
Chaque produit commercialisé disposera d’un passeport numérique : un code sur l’objet, une fiche publique derrière, indiquant la réparabilité, la durée de vie testée, l’empreinte carbone, les matériaux et substances, la disponibilité des pièces détachées avec des durées minimales garanties, et la filière de recyclage. L’Union européenne en a posé le principe et l’appliquera d’abord aux batteries ; la France en sera la pionnière et l’accélératrice, en l’étendant vite à l’électronique, à l’électroménager, au textile et à l’ameublement. L’indice de réparabilité, que notre pays a inventé, montera en gamme vers un indice de durabilité contrôlé, avec des vérifications indépendantes et des sanctions dissuasives, car un affichage que nul ne contrôle est une prime au mensonge.
La fiscalité alignera enfin les prix sur le bon sens : TVA réduite sur la réparation, bonus réparation élargi, soutien au réemploi. Réparer doit coûter moins cher que jeter. Les données du passeport seront ouvertes, pour que comparateurs indépendants, associations de consommateurs et acteurs du reconditionné, domaine où la France compte déjà des champions, s’en saisissent. L’obsolescence programmée est un délit dans notre droit depuis 2015 : le passeport donnera enfin aux juges et à la répression des fraudes les preuves qui manquaient.
Mesure 15 : L’agriculture de précision
La plus ancienne des activités humaines rencontre la plus récente des sciences. Il ne s’agit pas de remplacer le paysan : il s’agit de l’augmenter. Car on lui demande aujourd’hui l’impossible : produire plus, plus propre, moins cher, sous un climat qui se dérègle. La précision est la seule sortie par le haut de cette triple injonction : mettre la bonne dose, au bon endroit, au bon moment, et rien de plus.
Nous déploierons les outils du champ intelligent : capteurs de sol et stations météo maillant les territoires ; irrigation pilotée au plus près du besoin de la plante, complétée par la réutilisation des eaux usées traitées, où la France accuse un retard considérable sur ses voisins méditerranéens ; pulvérisation ciblée détectant l’adventice avant de traiter, qui réduit drastiquement les herbicides ; robots de désherbage mécanique, un domaine où nos entreprises sont pionnières et méritent la commande qui les fera champions ; imagerie satellite et drones pour repérer maladies et stress hydrique avant l’œil nu ; sélection variétale accélérée pour des cultures qui résistent à la sécheresse.
Les données agricoles seront organisées en coopératives de données : l’agriculteur en reste propriétaire, les mutualise à son profit, pour l’assurance, le conseil ou la recherche, et nul équipementier ne les capte en échange d’un tracteur. Le conseil agronomique sera découplé de la vente d’intrants, car nul ne doit être conseillé par celui qui lui vend le produit. L’équipement sera soutenu par prêts bonifiés et suramortissement, la formation portée par les lycées agricoles et l’enseignement supérieur.
Le résultat attendu se lit dans les deux colonnes du compte d’exploitation : moins d’eau, moins d’intrants et moins de charges d’un côté ; plus de rendement, plus de résilience et plus de marge de l’autre. Nous voulons une écologie qui enrichit celui qui la pratique.
Mesure 16 : L’industrie circulaire
La mine du XXIᵉ siècle est dans nos déchèteries : un gisement de smartphones contient, au gramme, plus d’or que bien des minerais. L’économie linéaire (extraire, produire, jeter) n’est pas une loi de la nature ; c’est une parenthèse historique, ouverte par l’énergie bon marché et l’insouciance. Nous la refermerons.
Nous bâtirons les usines automatisées du recyclage : hydrométallurgie des batteries, adossée aux gigafactories du Nord pour boucler la boucle sur place ; récupération des métaux stratégiques et des terres rares des aimants et moteurs ; tri optique des plastiques par vision artificielle, recyclage mécanique amélioré et chimique là où il s’impose ; démantèlement robotisé des équipements électroniques. Chaque tonne recyclée est une tonne non importée : la circularité est une politique de souveraineté autant que d’écologie, et notre réponse au règlement européen sur les matières premières critiques.
L’amont sera contraint autant que l’aval sera équipé : responsabilité élargie des producteurs durcie, objectifs contraignants de matière recyclée incorporée dans les produits neufs, écoconception obligatoire (un produit impossible à démonter est un déchet différé), développement de la consigne et du réemploi. Et nous le disons aux territoires : l’économie circulaire est, par nature, locale et non délocalisable. On ne recycle pas les déchets de Lille à Shenzhen. Ce sont des dizaines de milliers d’emplois qualifiés, enracinés, qui n’attendent que l’infrastructure.
Mesure 17 : Le transport décarboné
Le transport est le premier poste d’émissions de gaz à effet de serre de la France, et le plus rétif à la baisse. On ne le décarbonera ni par la culpabilisation des automobilistes, ni par la taxation de ceux qui n’ont pas d’alternative : on le décarbonera en construisant l’alternative. La règle est la même que pour l’énergie : rendre le kilomètre propre plus simple, plus fiable et moins cher que le kilomètre carboné.
Le train, d’abord, sera financé à la hauteur de ce qu’il est : la colonne vertébrale du transport décarboné. Régénération du réseau existant, sauvetage des petites lignes qui irriguent les territoires, relance du fret ferroviaire et des trains de nuit, poursuite des services express régionaux métropolitains (mesure 13), billettique simple et tarification lisible : une loi de programmation ferroviaire donnera à ce chantier la visibilité décennale qu’exige toute infrastructure, selon notre méthode.
Ensuite, la République soutiendra l’émergence des transports de nouvelle génération à très basses émissions, et fera de la France leur terre d’industrialisation. Les dirigeables de charge, où nos entreprises sont pionnières, peuvent transporter des tonnages lourds vers les territoires enclavés sans construire ni route ni piste ; la propulsion par le vent revient dans le fret maritime ; le rétrofit électrique donne une seconde vie aux véhicules existants. À ces jeunes filières, nous offrirons ce qui leur manque : de la commande publique, des zones d’expérimentation, et le capital patient du fonds souverain technologique (mesure 19).
Enfin, l’hydrogène. La France dispose, en Lorraine, de ce qui pourrait être le plus grand gisement connu d’hydrogène naturel au monde : un hydrogène dit « blanc », produit en continu par les réactions géologiques du sous-sol, qui se renouvelle à mesure qu’on l’extrait, et dont l’empreinte carbone serait sans commune mesure avec celle de l’hydrogène fabriqué à partir de gaz fossile. Si les campagnes d’exploration confirment les promesses, ce sera un événement énergétique majeur pour le pays. Nous accélérerons donc l’exploration et la recherche, encadrerons l’exploitation par des exigences environnementales strictes, et réserverons cette ressource aux usages où elle est irremplaçable : l’industrie lourde (mesure 12), et les transports qui ne peuvent pas s’électrifier, du poids lourd longue distance à l’aviation. Une ressource nationale de cette importance appelle enfin une règle de patrimoine : la nation en gardera la maîtrise, et une part de la rente alimentera le fonds souverain technologique (mesure 19).
Mesure 18 : La transparence des émissions
Ce qui ne se mesure pas ne se gouverne pas, et ce qui ne se publie pas ne se corrige pas. Nous avons appris à lire les étiquettes de nos aliments et bientôt celles de nos objets (mesure 14) ; le pays doit pouvoir lire ses émissions. Aujourd’hui, les données sur le carbone et les polluants existent, mais éparses, déclaratives, incomplètes, invérifiables pour le citoyen : nul ne peut répondre simplement à la question « qui émet quoi, où, et combien ? ».
Nous construirons le registre public des émissions : une plateforme unique, en données ouvertes, réunissant site par site, entreprise par entreprise, polluant par polluant, l’ensemble des rejets dans l’air, l’eau et les sols, du dioxyde de carbone aux polluants éternels. La mesure y remplacera progressivement la déclaration : capteurs sur les grandes installations, surveillance satellitaire des fuites de méthane et des panaches, campagnes de contrôle indépendantes. Chacun pourra consulter la carte de ce qui s’émet autour de chez lui ; chercheurs, journalistes et associations pourront croiser, vérifier, alerter.
L’Europe a déjà posé le principe : les grandes entreprises doivent déclarer leurs émissions de gaz à effet de serre, directes comme indirectes, sur l’ensemble de leur chaîne de valeur. Mais une obligation sans contrôle est une formalité, et une formalité sans sanction est une fiction. Nous ferons de la France le pays où cette transparence devient réelle : audits effectifs des déclarations, sanctions dissuasives en cas de fausse déclaration ou d’omission, publication des contrôles et de leurs résultats, protection des lanceurs d’alerte qui révèlent les écarts. Les entreprises loyales n’ont rien à craindre d’un thermomètre fiable ; seules les autres ont à craindre de la vérité.
Une garantie borne l’ensemble : cette transparence porte sur les installations, les flottes et les organisations, jamais sur les personnes. Il s’agit de rendre visibles les responsabilités industrielles, non de surveiller les modes de vie. À l’État et aux grands émetteurs la transparence ; au citoyen la maîtrise de ses données, conformément à notre deuxième principe.
VIII. L’économie : produire, posséder, partager
Mesure 19 : Le fonds souverain technologique
La Norvège a transformé son pétrole en patrimoine commun : son fonds souverain appartient à chaque Norvégien. L’Alaska verse chaque année à chacun de ses habitants un dividende tiré de ses ressources. Notre gisement à nous ne sera ni le pétrole ni le gaz : ce sera l’intelligence, l’énergie et la technologie. Le capital du futur ne doit pas appartenir seulement à ceux qui possèdent déjà le présent.
Nous créerons un fonds souverain technologique, constitué par le regroupement des participations industrielles de l’État et des grands programmes d’investissement existants, puis abondé dans la durée, notamment par le produit de la taxation renforcée des acteurs technologiques étrangers opérant sur le marché européen. Sa première mission sera de faire ce que le préambule annonce : entrer au capital des entreprises souveraines stratégiques, de la jeune pousse au champion établi, pour accélérer leurs investissements d’infrastructure et ancrer en Europe la propriété des technologies clés. Il investira, en fonds propres et dans le temps long, là où se joue le siècle : intelligence artificielle, robotique, énergies décarbonées, biotechnologies, semi-conducteurs, quantique, spatial. Il agira en articulation avec les stratégies européennes, car aucune de ces batailles ne se gagne à l’échelle d’un seul pays.
Sa gouvernance conjuguera indépendance et démocratie : une gestion professionnelle à l’abri des cycles électoraux, un mandat et des grandes orientations votés par le Parlement, une charte d’exclusions éthiques, et une transparence intégrale, avec un portefeuille consultable, un rapport public annuel et une performance comparée à des références de marché.
Et surtout, ce fonds aura un actionnaire ultime visible : le citoyen. Une fraction de ses rendements sera versée chaque année sous forme de dividende citoyen, affecté au financement du revenu universel. Ainsi la boucle du progrès se referme-t-elle : l’innovation finance la sécurité, et la sécurité rend possible l’audace.
Mesure 20 : La réindustrialisation technologique
Un pays qui ne produit plus finit par ne plus décider. La désindustrialisation ne fut pas seulement une erreur comptable : ce fut une blessure infligée aux territoires et à ceux qui y vivaient, une perte de savoir-faire, de fierté et de souveraineté dont nous mesurons le prix à chaque crise : masques, médicaments, semi-conducteurs, munitions. Et l’usine propre est notre réponse au plus faux des dilemmes, celui qu’on voudrait imposer entre la fin du monde et la fin du mois : l’industrie verte réconcilie l’ouvrier et l’écologiste sur le même site.
Nous relocaliserons la production stratégique, par filières : les batteries, en consolidant la vallée qui s’est levée dans les Hauts-de-France ; les semi-conducteurs et l’électronique de puissance, dans le cadre de l’effort européen ; la robotique, où notre retard d’équipement sur l’Allemagne est un handicap de compétitivité que nous comblerons. Le robot dans l’usine française est l’ami de l’emploi français ; c’est son absence qui délocalise. Viendront aussi les électrolyseurs, pompes à chaleur et équipements de la transition, ainsi que les principes actifs pharmaceutiques essentiels, dont la dépendance est une vulnérabilité sanitaire.
Les leviers seront concrets : sites industriels clés en main, avec autorisations délivrées en moins de neuf mois, car la lenteur administrative est une subvention involontaire à nos concurrents ; crédit d’impôt pour les investissements de l’industrie verte ; commande publique assumant des critères de contenu européen, comme le font sans complexe toutes les grandes puissances ; contrats électriques de long terme faisant de notre atout nucléaire un argument d’implantation ; écoles de production et apprentissage massifs, car une usine sans compagnons n’est qu’un hangar.
Une ligne rouge encadre le tout : nous simplifierons sans jamais brader ni le droit du travail ni les normes environnementales. Notre compétitivité s’appellera qualité, énergie et compétences ; elle ne s’appellera jamais moins-disant.
IX. Le travail : requalifier, s’engager, s’orienter
Mesure 21 : La grande requalification
Disons-le sans détour, parce que personne ne le dit aux Français : l’intelligence artificielle ne se contentera pas d’assister le travail, elle en absorbera des pans entiers. Rédiger, traduire, classer, calculer, coder, conseiller : des tâches qui font vivre des millions de personnes seront exécutées par des machines, plus vite et pour presque rien. Le travail deviendra progressivement moins central dans nos vies ; pour une partie de la population, cette bascule sera rapide, et certains perdront leur emploi sans en retrouver un semblable. Faire comme si de rien n’était serait la pire des politiques sociales, et la plus sûre fabrique de colère.
Nous refusons d’attendre que la vague ait submergé pour tendre la main. La République organisera la grande requalification : un droit effectif, pour tout travailleur dont le métier est exposé à l’automatisation, d’être formé, avant le choc et non après, vers les compétences que la machine n’assume pas encore. Elles sont nombreuses, et elles sont belles : le soin et le lien, l’éducation et l’accompagnement, l’artisanat et le geste, les métiers de la transition écologique et de l’énergie (mesure 12), la maintenance, le bâtiment, la sécurité, l’alimentation, la culture. Tout ce qui exige une main, un regard, une présence.
Concrètement : un observatoire public de l’exposition des métiers à l’intelligence artificielle publiera chaque année, bassin d’emploi par bassin d’emploi, des prévisions honnêtes et contradictoires ; des parcours de reconversion courts, rémunérés et qualifiants seront déclenchés dès qu’un métier bascule, sans attendre le licenciement ; le portefeuille national des compétences (mesure 7) en sera le véhicule, et le compte personnel de formation sera abondé massivement pour les métiers les plus exposés. Les entreprises qui automatisent seront mises à contribution pour financer la reconversion de ceux qu’elles remplacent : les gains de productivité de l’IA doivent payer les transitions de ceux qui la subissent.
Les garanties sont claires : la reconversion sera un droit, jamais une sanction ; nul ne sera assigné à un métier qu’il n’a pas choisi ; l’accompagnement sera humain, individuel et maintenu jusqu’au retour à l’emploi ; et le socle du revenu universel (mesure 10) garantira que la peur de la chute n’interdise à personne l’audace d’un nouveau départ.
Objectif mesurable : que tout travailleur dont le métier est identifié comme fortement exposé se voie proposer un parcours de reconversion financé dans les six mois, et que nul ne reste sans solution d’accompagnement plus de trois mois après un licenciement lié à l’automatisation.
Mesure 22 : La société de l’engagement
Si la machine libère du temps de travail, la question du siècle devient : que ferons-nous de ce temps ? Nous répondons : de la société. Car il existe un secteur entier où l’humain est irremplaçable par construction, où la demande est infinie et où la France dispose déjà d’un maillage exceptionnel : le monde associatif. Aider, transmettre, entraîner, secourir, visiter, réparer, cultiver, jouer, chanter : aucune de ces activités ne sera jamais mieux faite par une machine, parce que leur valeur est précisément d’être faites par quelqu’un.
Nous voulons que le tissu associatif change d’échelle et de statut : qu’il cesse d’être la variable d’ajustement des budgets pour devenir un pilier reconnu de la société, à mesure que le travail salarié devient moins central. Chaque citoyen sera incité à s’impliquer : l’engagement associatif sera reconnu dans le portefeuille national des compétences (mesure 7), valorisé dans les parcours professionnels et les concours publics, et facilité par des congés d’engagement élargis. Le temps donné doit compter, dans tous les sens du terme.
Concrètement : un financement pluriannuel remplacera la course annuelle aux subventions qui épuise les bénévoles en paperasse (l’administration invisible, mesure 2, vaudra aussi pour les associations) ; les associations auront accès aux infrastructures publiques de l’intelligence artificielle (mesure 4) pour se libérer de leurs tâches de gestion et se consacrer à leur raison d’être ; et une part des journées nationales de votation (mesure 11) pourra être consacrée aux choix d’affectation des fonds associatifs locaux, pour que les citoyens décident de ce qui se fait près de chez eux.
Nous posons une garantie de principe : l’engagement restera un choix libre. Il ne s’agit pas de remplacer l’État social par la bonne volonté, ni de faire du bénévolat une condition des droits sociaux ; il s’agit de donner à ceux qui veulent servir les moyens de le faire, et à la société la richesse de leur temps.
Mesure 23 : L’orientation éclairée
Un adolescent de quatorze ans choisit aujourd’hui son avenir dans le brouillard. L’orientation, entre le collège et le lycée, se décide trop souvent en quelques minutes d’entretien, sur la foi de représentations datées, sans que personne ne montre à l’élève ni la réalité des métiers, ni celle des débouchés. Le résultat est connu : des filières saturées où l’on entasse les espoirs, des secteurs entiers qui recrutent sans trouver personne, et des années perdues à se réorienter. Cette loterie sociale frappe d’abord ceux dont les familles ne connaissent pas les codes.
Nous ferons de l’orientation un service public de plein exercice, continu du collège à l’enseignement supérieur. Chaque élève bénéficiera d’un accompagnement renforcé et régulier, fondé sur des données publiques et transparentes : taux d’insertion réels, salaires constatés, besoins prévisionnels par territoire et par filière, exposition des métiers à l’automatisation (mesure 21). Ces données existent ; elles dorment dans les statistiques publiques. Nous les mettrons dans les mains des élèves, des familles et des professeurs, en langage clair.
Le tuteur IA personnel (mesure 6) y contribuera, en éclairant l’orientation par la connaissance fine du parcours de chaque élève ; mais la décision restera humaine, accompagnée par des conseillers formés et en nombre. Les rencontres avec les métiers deviendront systématiques : stages diversifiés, immersions, témoignages de professionnels dans les classes, découverte des filières techniques et scientifiques pour tous, et d’abord pour les filles et les élèves des quartiers et des campagnes, que l’autocensure prive encore de trop d’avenirs.
Un principe encadre le tout : éclairer n’est pas assigner. Il ne s’agit pas d’enfermer un enfant à quatorze ans dans une trajectoire au nom des besoins de l’économie, mais de faire l’inverse de ce que produit le système actuel : ouvrir le champ des possibles en le rendant visible, et pousser chacun vers les secteurs qui offrent un avenir, en connaissance de cause. Le hasard de la naissance ne doit plus décider de l’orientation ; l’information, l’accompagnement et le goût doivent le faire.
X. Une nouvelle philosophie du progrès
Le progrès n’est pas une pente que l’histoire descendrait toute seule. C’est une œuvre : fragile, réversible, exigeante. Deux fatalismes nous en détournent aujourd’hui, qui se ressemblent comme des frères ennemis : celui qui affirme que la technique décidera de tout, et qu’il n’y a qu’à s’adapter ; celui qui affirme que tout est perdu, et qu’il n’y a qu’à renoncer. L’un et l’autre nous dépossèdent du même bien : la capacité d’agir. Nous leur opposons la plus vieille conviction républicaine : le monde n’est pas à subir, il est à instituer.
Notre philosophie tient en un renversement. Depuis trop longtemps, on demande aux individus de porter seuls, à force de vertu, le poids de transformations systémiques : trier plus, consommer moins, remplir mieux les formulaires, se former sans cesse, et se sentir coupables de n’y point suffire. Nous disons l’inverse : la vertu ne doit pas exiger l’héroïsme. Le rôle des institutions est précisément de rendre le bien facile : simple, peu coûteux, désirable. L’école de la République a rendu l’instruction ordinaire ; la Sécurité sociale a rendu le soin ordinaire ; le réseau électrique a rendu la lumière ordinaire. Nous voulons rendre ordinaires l’intelligence partagée, l’énergie propre, l’administration sans peine et le temps choisi.
Nous n’ignorons rien des risques, et ce manifeste en porte partout la trace : des architectures qui refusent le fichier central, des interdictions pénales qui protègent le secret des vies, des évaluations indépendantes qui conditionnent chaque extension, des guichets humains que la loi garantit. Notre responsabilité s’étend à ceux qui ne votent pas encore : agir de telle sorte que les effets de nos choix demeurent compatibles avec une vie authentiquement humaine sur cette terre, voilà l’impératif que le philosophe Hans Jonas légua à l’âge technique, et que nous faisons nôtre.
Nous voulons une société où les services publics sont intelligents et les citoyens souverains sur leurs données ; où l’intelligence artificielle est un bien commun et non un péage ; où les citoyens votent sur les choix qui les concernent, et non plus seulement pour ceux qui choisiront à leur place ; où l’énergie propre est abondante et bon marché ; où les villes sont plus belles, plus fraîches et plus vertes ; où le temps libéré par les machines revient à ceux qui vivent, et non aux seuls détenteurs de celles-ci ; où le progrès scientifique, enfin, profite à tous, parce qu’il aura été voulu, gouverné et partagé par tous.
Nous refusons le choix qu’on nous tend entre un capitalisme technologique sans contrôle et une écologie du renoncement. Nous croyons en une République technoprogressiste : une République qui met l’innovation au service de la démocratie, de la justice sociale et des générations futures.
Nous ne promettons pas le paradis. Nous ouvrons un chantier.
L’avenir ne se prédit pas : il se bâtit. Bâtissons.